Mardi 24 mars à 17h, le Hublot et Prophilia vous invitent au vernissage de l’installation de Rosa Cinelli et Maxence Mercier, qui invite les publics à explorer par l’écoute et la déambulation les archives du procès V13 liées aux attentats du 13 novembre 2015.
Voices of Fragments est un projet de recherche-création qui propose une installation sonore immersive pour explorer, par l’écoute et la déambulation, les Archives du procès V13 liées aux attentats du 13 novembre 2015.
Conçu dans le cadre du PhD Lab du Centre de recherche et de création XR2C2, le projet cherche à rendre partageable une recherche portant sur un patrimoine « difficile » et sensible, tout en respectant ses régimes de protection, de médiation et de confidentialité.
L’installation met en scène la trajectoire d’un chercheur imaginaire qui s’approche d’un matériau d’archive monumental, « hors norme », dont une partie des traces audiovisuelles est vouée à demeurer sous secret institutionnel pendant des décennies. Cette distance imposée n’est pas un obstacle : elle devient la matière même de l’œuvre. Plutôt que de “montrer” l’archive, Voices of Fragments s’attache à faire sentir ses contours — ses seuils, ses procédures, ses médiations — et à rendre perceptible le travail souvent invisible de celles et ceux qui la manipulent, la classent, la rendent consultable.
La partition sonore se compose de 411 fragments audios d’une durée moyenne de 13 secondes, issus d’entretiens avec des archivistes et de jeunes chercheuses ayant assisté aux audiences. Ces voix ne livrent pas un récit linéaire : elles apparaissent
comme des éclats, des rythmes, des respirations, des lexiques, des hésitations. Leur juxtaposition fabrique une mémoire par fragments, où la compréhension n’est jamais donnée d’un bloc mais se construit par approche, par recoupement, par résonance.
Techniquement, une composition sonore générative et spatialisée interagit avec le mouvement des visiteurs, afin de produire une expérience à la fois intime et collective. À la périphérie, un halo de phrases chuchotées demeure volontairement indistinct : la parole est là, mais non saisissable. En se rapprochant, certaines bribes deviennent plus lisibles, comme si l’écoute gagnait progressivement en définition. Chacun peut ainsi réguler son exposition : s’avancer pour chercher du sens, reculer pour retrouver une distance protectrice.
Le dispositif visuel prolonge cette logique de seuils. Des projections multi-écrans présentent différentes vues d’un objet 3D complexe, comme un prisme à facettes : une table de travail, des documents partiellement lisibles, des indices matériels qui
évoquent la recherche sans dévoiler le contenu confidentiel. À cette « table d’archiviste » s’ajoutent des scans 3D des outils de travail des archivistes (notes, badges, etc.) : archives du vécu. Ces objets modestes — traces d’un geste, d’une présence, d’une journée de travail — déplacent l’attention vers l’archive comme pratique, comme relation, comme soin.
Au centre, une caméra infrarouge grand-angle analyse positions et comportements pour déclencher des événements et orchestrer les interactions. Si plusieurs personnes entrent dans l’installation, leurs trajectoires font émerger des narrations superposées : une mosaïque sonore multiperspectiviste où le collectif influe sur l’intensité et la lisibilité. L’œuvre devient un espace de cohabitation sensible : on écoute avec les autres, mais aussi à cause des autres, et parfois malgré les autres.
Voices of Fragments interroge ainsi la fabrication de la mémoire : comment un événement devient archive, puis patrimoine, puis récit collectif — et à quel prix émotionnel, politique et éthique. En travaillant “par échelle”, l’installation ne cherche
ni le spectaculaire ni la reconstitution ; elle propose une forme d’attention graduée, où la distance est une responsabilité autant qu’un choix. Entre recherche, écoute et scénographie, le projet ouvre un lieu poétique pour habiter un héritage difficile sans le réduire, et pour transformer des fragments de voix en expérience partagée.
